Tu traverses une période grise, tu passes devant le rayon phytothérapie, et une boîte de millepertuis te fait de l’œil. C’est une plante : elle pousse dans les talus, elle fleurit en jaune au début de l’été. Rien qui ressemble à un médicament. Franchement, le geste paraît sans conséquence.
Sauf qu’il y a un chiffre que presque personne ne connaît. Dans le document officiel qui recense les associations dangereuses entre médicaments en France, le millepertuis occupe une entrée entière. Et dans cette entrée, l’Agence nationale de sécurité du médicament liste 70 associations, dont 47 contre-indications formelles. Pas des précautions : des contre-indications.
Alors regardons ça calmement : ce que le millepertuis a réellement montré, pourquoi il bouscule les autres traitements, et ce que ça change pour toi selon ce que tu as déjà dans ton armoire à pharmacie.
Ce que le millepertuis a montré, et ce qu’il n’a pas montré
Commençons par l’honnêteté : le millepertuis n’est pas une plante fantaisiste. C’est même l’une des rares du rayon à disposer d’une revue systématique sérieuse. La revue Cochrane de référence, signée Linde, Berner et Kriston le 8 octobre 2008, rassemble 29 essais et 5 489 patients. Face au placebo, dans les neuf essais les plus grands, le risque relatif de réponse est de 1,28 (intervalle de confiance à 95 % : 1,10 à 1,49). Face aux antidépresseurs inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, elle ne trouve aucune différence : 1,00 (0,90 à 1,11).
Trois réserves, et elles pèsent lourd. Cette revue porte sur la dépression caractérisée, pas sur le coup de mou passager. Elle n’a jamais été actualisée depuis 2008 et ne comporte aucune cotation de niveau de certitude. Enfin, ses trois auteurs déclarent avoir reçu un financement de recherche ou des remboursements de frais d’un fabricant d’extraits. Ça ne disqualifie rien, mais ça se dit.
Le détail que les auteurs signalent eux-mêmes
Le passage le plus intéressant est une phrase que la revue écrit noir sur blanc : « les essais provenant de pays germanophones rapportaient des résultats plus favorables au millepertuis ». Et ses auteurs concluent que « l’association entre le pays d’origine, la précision des essais et la taille des effets complique l’interprétation ». L’Agence européenne des médicaments reprend ce constat à son compte.
C’est une règle qu’on applique ici aux pratiques venues d’Asie, et il serait malhonnête de ne pas l’appliquer à une plante européenne : la provenance d’une étude ne remplace jamais sa méthode. Le phénomène avait été décrit dès 1998 par Vickers et ses collègues, sur les essais d’acupuncture. En Chine, 99 % d’entre eux concluaient en faveur du traitement testé, contre 75 % des essais anglais. Le millepertuis montre que ce biais n’a pas de nationalité.
Un effet réel, mais tout juste perceptible
La revue la plus solide publiée depuis vient de la RAND Corporation, en 2016, sur 35 études et 6 993 patients. Elle traduit l’effet moyen du millepertuis en langage clinique : environ 3 points de moins sur l’échelle de Hamilton que sous placebo. Or le seuil à partir duquel une différence devient perceptible pour un patient est estimé entre 3 et 8 points, les valeurs les plus justes se situant entre 3 et 5. L’effet se pose donc exactement sur la borne basse. Et ses auteurs n’ont pas réussi à expliquer l’énorme variabilité entre essais.
Et en France ? La notice officielle d’un des médicaments à base de millepertuis le dit sans détour : « ce médicament n’est pas un antidépresseur, il n’est pas indiqué dans le traitement de la dépression caractérisée ». L’indication française se limite aux « manifestations dépressives légères et transitoires ». L’usage antique contre la mélancolie est d’ailleurs une reconstruction moderne. L’Agence européenne le note : dans la médecine traditionnelle d’Europe centrale, où cette plante est la plus employée de toutes, « l’indication dépression est inconnue ». Le nom, lui, est ancien et transparent. Olivier de Serres l’explique en 1600 : en regardant ses feuilles « à la lueur du soleil, semblent estre percées de plusieurs petits trous ». Mille pertuis, mille petits trous, qui sont en réalité des poches à huile.
Hyperforine : pourquoi le millepertuis dérègle les autres médicaments
Voilà le cœur du sujet, et c’est une belle mécanique. Le millepertuis contient une molécule, l’hyperforine, qui active un récepteur de nos cellules appelé PXR. Ce récepteur commande la fabrication des enzymes du foie et de l’intestin chargées de démonter les médicaments. En clair : le millepertuis apprend à ton organisme à éliminer plus vite ce que tu avales par ailleurs. Tes autres traitements sont alors moins concentrés dans ton sang, donc moins efficaces.
La démonstration la plus parlante date de 2006. Des chercheurs ont donné à 42 volontaires six préparations de millepertuis différentes, puis mesuré l’exposition à un médicament témoin. Résultat, selon la dose quotidienne d’hyperforine :
- extrait apportant 41 mg d’hyperforine : exposition au médicament témoin réduite de 79 % ;
- poudre apportant 12 mg : réduction de 48 % ;
- poudre quasiment dépourvue d’hyperforine, 0,13 mg : réduction encore de 21 %.
La corrélation avec la dose d’hyperforine est forte. Avec l’hypéricine, le pigment que les étiquettes mettent en avant, elle est nulle. Le constituant affiché sur la boîte n’est donc pas celui qui pose problème. Et même la préparation presque vide d’hyperforine abaisse encore l’exposition d’un cinquième : « sans hyperforine » ne veut pas dire « sans effet ».
Ce que dit la liste officielle française
Le thésaurus des interactions médicamenteuses de l’ANSM, version de septembre 2023, consacre au millepertuis 70 associations : 47 contre-indications, 17 associations déconseillées, 4 précautions d’emploi et 2 à prendre en compte. Les formulations officielles nomment la conséquence redoutée, et elles ne sont pas tièdes. Pour les contraceptifs hormonaux : « survenue d’une grossesse ». Pour les immunosuppresseurs : « rejet de greffe ». Pour les antivitamines K : « évènement thrombotique ».
Un détail à connaître si tu prends une pilule : contrairement à ce qu’on lit partout, ce n’est pas l’œstrogène qui chute. Dans l’étude de référence, l’éthinylestradiol reste inchangé. C’est le progestatif qui perd 44 % de son exposition, et les saignements entre les règles passaient de 35 % des cycles à 77 et 88 % selon les groupes.
Le constituant que l’étiquette met en avant n’est pas celui qui pose problème. Et celui qui pose problème n’est presque jamais indiqué.
Un débat scientifique financé des deux côtés
L’hyperforine porte-t-elle aussi l’effet sur l’humeur ? La question est disputée, et la façon dont elle est débattue mérite d’être connue. Un essai de 1998 sur 147 patients, comparant deux extraits qui ne différaient que par leur teneur en hyperforine, concluait que seul l’extrait riche se séparait du placebo. Il portait sur les extraits d’un laboratoire qui vend la forme riche. Depuis, un concurrent a documenté un extrait pauvre en hyperforine qui n’induit pas les enzymes et fait aussi bien que des antidépresseurs classiques en comparaison directe. La revue qui défend cette séparation est signée pour l’essentiel par des salariés de ce second laboratoire, ce qu’elle déclare honnêtement.
Les agences ont tranché sur le versant du risque : en dessous de 1 mg d’hyperforine par jour, l’Agence européenne considère qu’aucune interaction notable n’est attendue. Une équipe universitaire sans lien industriel ajoute qu’un risque ne peut pas être exclu pour autant. Et pour toi, en rayon, le débat reste théorique : la teneur en hyperforine n’est presque jamais indiquée sur les produits français. Le thésaurus de l’ANSM, lui, ne distingue pas les extraits.
Ce que le millepertuis n’est pas
Un article qui démonte une idée reçue peut en installer une autre, pire. Alors mettons quelques bornes.
Ça ne veut pas dire que le millepertuis ne fait rien. L’effet existe, il est modeste, et il s’accompagne d’un point favorable solide : dans les essais, les patients sous millepertuis abandonnaient nettement moins souvent le traitement à cause des effets indésirables que sous antidépresseurs classiques.
Ça ne veut pas dire que toutes les interactions se valent. Certaines sont mesurées chez l’humain, d’autres reposent sur un cas isolé. L’induction de l’enzyme CYP1A2, souvent citée, n’a jamais été démontrée, et pour la théophylline, que l’ANSM contre-indique, l’étude contrôlée disponible est négative. Une liste officielle est faite pour protéger largement, pas pour refléter au point près l’état des preuves.
Ça ne veut pas dire que millepertuis et antidépresseur sont interdits ensemble. L’ANSM classe cette association en précaution d’emploi, avec surveillance clinique régulière, et non en contre-indication. Écrire le contraire serait faux. Ce qui est déconseillé, c’est de cumuler les deux de ton côté sans le dire à personne.
Ça ne veut pas dire que le soleil t’est interdit. La photosensibilisation est le risque le plus cité et le moins démontré. Deux essais chez l’humain, sur 63 et 72 volontaires, n’ont pas mis en évidence de phototoxicité aux doses orales usuelles. Les photodermatoses spectaculaires décrites concernent des animaux qui broutent la plante en quantité. Prudence raisonnable pour les peaux claires, donc, pas panique.
Et la tisane ? Là, l’idée reçue est à moitié vraie, et c’est mesuré. L’hyperforine ne passe dans l’infusion qu’à hauteur d’environ 1 % de ce que contient la plante sèche, alors que les hypéricines y passent à 16 à 34 %. Mais « moins » ne veut pas dire « rien » : un greffé du rein qui buvait régulièrement une tisane contenant du millepertuis a vu s’effondrer le taux sanguin de son immunosuppresseur. Et surtout, une tisane n’est pas dosée. Tu ne sais pas de quel côté du seuil tu te trouves.
Les réflexes qui comptent avant d’acheter du millepertuis
Rien d’angoissant ici, juste des gestes simples, dans l’ordre.
Avant d’acheter, fais l’inventaire
Note tout ce que tu prends : ordonnances, mais aussi pilule, implant, anneau, et les produits achetés sans ordonnance. Puis pose la question à ton pharmacien. C’est gratuit, sans rendez-vous, et il a la liste officielle sous la main. Il n’existe pas en France de numéro dédié aux interactions entre plantes et médicaments, et les centres antipoison traitent les intoxications, pas les questions d’association.
Si tu prends déjà un antidépresseur, ne change rien seul
La Haute Autorité de santé l’écrit noir sur blanc dans sa recommandation sur l’épisode dépressif caractérisé de l’adulte. Verbatim : « l’arrêt du traitement ne doit pas se faire à l’initiative du patient ou de sa famille sans accompagnement médical ». Elle précise qu’un arrêt se fait progressivement, sur plusieurs semaines ou plusieurs mois. Un arrêt brutal peut déclencher ce qu’elle appelle un syndrome de sevrage. Le mot ne signifie pas que les antidépresseurs rendent dépendant : il désigne des symptômes passagers, désagréables et évitables.
Le piège inverse, que presque personne ne mentionne
Tu prends du millepertuis depuis trois mois avec un autre traitement, et ton premier réflexe après cet article est de jeter la boîte ce soir. Ne fais pas ça. Puisque le millepertuis accélère l’élimination de tes autres médicaments, l’arrêter d’un coup fait remonter brutalement leur concentration. Pour un anticoagulant, la digoxine ou un traitement antirejet, c’est exactement ce qu’il faut éviter.
Le thésaurus de l’ANSM l’écrit explicitement : « ne pas interrompre brutalement la prise de millepertuis mais contrôler l’INR avant puis après l’arrêt du millepertuis ». Le retour à la normale prend environ une semaine. La bonne séquence n’est donc pas « j’arrête », c’est « j’appelle, puis j’arrête accompagné ».
Oublie le millepertuis du jardin
Entre deux pieds, la teneur en hyperforine peut varier d’un facteur vingt, et celle en hypéricine d’un facteur treize. Elle dépend même de l’âge de la plante récoltée. Et sur des extraits industriels standardisés, elle variait encore du simple au triple d’un lot à l’autre. Si des laboratoires n’y arrivent pas, un bouquet séché au grenier n’y arrivera pas.
Pour aller plus loin
Le millepertuis appartient à une famille de sujets qu’on aborde ici de la même façon : regarder ce qui est mesuré, dire ce qui ne l’est pas.
- L’homéopathie, ce qui est démontré, même grille de lecture.
- La mélatonine, ce qui est démontré, un autre produit en vente libre dont l’effet réel surprend.
- La valériane, qui figure, elle, sur la liste des plantes autorisées dans les compléments alimentaires.
- Les tisanes pour dormir, sur ce qui passe réellement dans une infusion.
- Les effets indésirables de la méditation, parce qu’une pratique douce peut aussi en avoir.
- La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie, une piste sans molécule.
Les sources, en détail
Efficacité.
- Linde, Berner, Kriston, revue Cochrane CD000448.pub3, 2008.
- Apaydin et coll., Systematic Reviews, 2016.
- Hengartner et Plöderl, BMJ Evidence-Based Medicine, 2022, pour le seuil de perception clinique.
- Vickers et coll., Controlled Clinical Trials, 1998, sur le biais géographique de publication.
Interactions.
- ANSM, thésaurus des interactions médicamenteuses, septembre 2023.
- Moore et coll., PNAS, 2000, sur le récepteur PXR.
- Mueller et coll., European Journal of Clinical Pharmacology, 2006, pour la relation dose-effet.
- Pfrunder et coll., British Journal of Clinical Pharmacology, 2003, sur la contraception.
- Imai et coll., British Journal of Clinical Pharmacology, 2008, sur le retour à la normale après l’arrêt.
- Nicolussi et coll., British Journal of Pharmacology, 2020, dont les auteurs déclarent leur appartenance à un fabricant.
Statut officiel et sécurité.
- Monographie européenne Hypericum perforatum L., herba.
- HAS, épisode dépressif caractérisé de l’adulte, 2017.
- NICE, recommandation NG222, qui demande aux professionnels britanniques de ne pas le conseiller.
- NCCIH, fiche mise à jour en mai 2025.
- CRAT, grossesse et allaitement.
- Littré, pour l’étymologie et la citation d’Olivier de Serres.
Questions fréquentes sur le millepertuis
Le millepertuis est-il un antidépresseur ?
En France, non. La notice officielle le précise : le médicament à base de millepertuis n’est pas un antidépresseur et n’est pas indiqué dans la dépression caractérisée. Son indication se limite aux manifestations dépressives légères et transitoires. L’Agence européenne reconnaît un usage mieux établi pour certains extraits précis, mais les produits de rayon ne correspondent pas forcément à ces extraits.
Peut-on prendre du millepertuis avec la pilule ?
Non. L’ANSM classe l’association aux contraceptifs hormonaux, estroprogestatifs comme progestatifs, en contre-indication, et nomme la conséquence redoutée : la survenue d’une grossesse. Cela vaut aussi pour l’implant, l’anneau et le stérilet hormonal. Si tu prends déjà les deux, parles-en vite à un professionnel plutôt que d’arrêter quoi que ce soit seul.
Une tisane de millepertuis est-elle sans risque ?
Moins risquée, probablement, mais pas neutre. L’infusion n’extrait qu’environ 1 % de l’hyperforine de la plante sèche, et c’est elle qui porte les interactions. Mais les hypéricines passent à hauteur de 16 à 34 %, et un cas publié rapporte une tisane ayant fait chuter le taux sanguin d’un immunosuppresseur chez un greffé. Une tisane n’étant pas dosée, impossible de savoir ce que tu avales.
Combien de temps le millepertuis agit-il sur les autres médicaments après l’arrêt ?
Environ une semaine : l’activité des enzymes stimulées revient à son niveau de base avec une demi-vie mesurée à 46 heures. Dans l’autre sens, une prise unique ne produit aucune induction, et l’effet demande dix à quatorze jours de prise continue pour devenir mesurable. C’est cette semaine de retour à la normale qui compte, parce que c’est pendant ce délai que la concentration des autres traitements remonte.
Quand faut-il consulter un médecin ?
Sans attendre, si plusieurs de ces signes durent depuis plus de deux semaines, presque tous les jours. Tu te sens triste ou vide. Tu as perdu le plaisir et l’intérêt pour ce qui comptait. Ton sommeil, ton appétit ou ta concentration se sont nettement dégradés. Tu te sens coupable ou sans valeur. Et immédiatement si tu penses à la mort ou au suicide. Chez une personne âgée, un épisode dépressif comporte toujours un risque suicidaire élevé. Consulte aussi avant de commencer le millepertuis si tu prends un traitement, si tu es enceinte ou si tu allaites, ou si on t’a parlé de trouble bipolaire.
Ce qui frappe, au bout du compte, ce n’est pas que le millepertuis soit dangereux. C’est qu’il soit aussi actif qu’un médicament sans en avoir l’apparence. Une plante qui modifie la vitesse à laquelle ton foie démonte tes traitements fait quelque chose de très précis à ton organisme. On peut le trouver fascinant, et c’est le cas. On peut surtout en tirer la seule conclusion utile : un produit qui agit assez pour aider agit assez pour interférer.
Alors si l’envie d’essayer reste, elle est légitime. Prends simplement trois minutes avant, avec la liste de tes traitements et un pharmacien en face de toi. C’est ce qui sépare une plante utile d’une mauvaise surprise, et ça ne coûte rien.
Cet article est une information générale. Il n’est ni un diagnostic, ni un avis médical, ni un conseil de traitement, et il ne remplace pas une consultation. Si tu prends un traitement, parles-en à ton médecin ou à ton pharmacien avant toute prise de millepertuis. En cas d’urgence, appelle le 15, ou le 112 depuis un portable. Si tu as des idées suicidaires, le 3114 répond gratuitement, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, partout en France. La ligne est confidentielle et non anonyme : un infirmier ou un psychologue formé à la prévention du suicide te demandera de t’identifier, afin de pouvoir t’orienter près de chez toi. Tu peux aussi appeler pour quelqu’un d’autre.
Article rédigé par
Chris Durand
Fondateur et éditeur d'Oliceo depuis 2006. J'explore les pratiques de bien-être qui tiennent sur la durée : symbolique du corps, psychosomatique, traditions holistiques, sobriété. Plus sur moi sur la page auteur.
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Publié le 6 octobre 2026 · Voir tous les articles de Chris Durand →






