Vingt questions, une échelle de 1 à 5, un score au bout. Les tests d’alexithymie en ligne fonctionnent tous sur ce modèle. Tu réponds, tu additionnes, et un verdict tombe : tu serais, ou non, de ces personnes qui peinent à mettre des mots sur ce qu’elles ressentent.
La question qui nous intéresse n’est pas de savoir si tu dépasses le seuil. Elle est plus simple, et plus gênante : que mesure réellement un score d’alexithymie ? Car l’instrument demande à une personne d’évaluer elle-même une difficulté que le concept la définit précisément comme ayant.
Ce n’est pas un jeu de mots. C’est une limite discutée depuis trente ans dans la littérature scientifique, et reconnue par les concepteurs mêmes de l’échelle. Quand on la met à l’épreuve, le résultat est franchement spectaculaire.
Alexithymie : un mot de 1973, et déjà bancal
Faute d’un meilleur terme
Le mot est dû au psychiatre américain d’origine grecque Peter E. Sifneos (1920-2008), du Beth Israel Hospital de Boston. Sa première occurrence imprimée date de 1973. Il y écrit, à propos de patients dits psychosomatiques : « faute d’un meilleur terme, j’appelle ces caractéristiques alexithymiques ».
Un détail compte. La conclusion de cet article fondateur ne porte pas sur l’origine des maladies. Elle dit que ces patients « ne sont peut-être pas de bons candidats à la psychothérapie dynamique ». Or cette psychothérapie était la méthode de Sifneos, celle à laquelle il a consacré ses manuels. Le concept est né, en partie, d’un besoin de trier les patients.
L’Inserm définit l’alexithymie comme « la difficulté à identifier, décrire et réguler ses propres états émotionnels ». Note le verbe employé dans tout ce rapport : elle y est « associée à », jamais « cause de ».
Ce que le grec dit vraiment
On traduit couramment « alexithymie » par « pas de mots pour les émotions ». C’est commode, et inexact sur les deux racines. Dans le dictionnaire de référence du grec ancien, lexis désigne d’abord la parole et l’élocution. Le sens de « mot isolé » n’apparaît qu’à partir d’Aristote.
Quant à thymos, le même dictionnaire ne lui donne nulle part le sens d’« humeur ». Il y désigne le souffle et le principe de vie, puis la force, l’appétit, le courage, et surtout le siège de la colère. En grec moderne, le mot veut simplement dire colère. Sifneos qualifiait lui-même son néologisme de « pseudo-grec ».
Le concept a par ailleurs un ancêtre français plus ancien de dix ans. Pierre Marty et Michel de M’Uzan exposent la « pensée opératoire » au congrès de Barcelone en 1962 : une pensée utilitaire, concrète, collée au réel. Sifneos la tenait pour une composante de l’alexithymie, pas pour un synonyme.
En France, l’alexithymie ne se mesure que par auto-questionnaire
Le paradoxe de l’alexithymie n’est pas une objection de comptoir
L’instrument de référence pour mesurer l’alexithymie s’appelle la TAS-20. Vingt affirmations, une échelle d’accord en cinq points, un score de 20 à 100, publié en 1994. Son propre résumé la nomme « the self-report Toronto Alexithymia Scale » : l’échelle d’auto-déclaration.
Une équipe lilloise a formulé le problème sans détour dans L’Encéphale en 2010. Les mesures obtenues par auto-évaluation « manquent de précision », écrit-elle, parce que l’on demande au sujet d’évaluer lui-même des états émotionnels qu’il est censé avoir du mal à identifier et à verbaliser.
La critique n’est pas marginale. En 2025, l’Annual Review of Psychology y consacre une section entière. Elle évoque les « possibles problèmes de validité à demander à une personne alexithymique de s’auto-déclarer sur son traitement des émotions ».
C’est exactement pour cette raison que Michael Bagby, l’un des concepteurs de l’échelle, a construit en 2006 un entretien structuré. Objectif affiché : compléter l’auto-évaluation et « réduire le biais lié à la méthode de mesure ». En 2024, son équipe recommande de compléter les échelles auto-déclarées par des entretiens ou des épreuves de performance.
Et cet entretien n’existe pas en français
Voilà le fait qui change tout pour un lecteur francophone. Cet entretien structuré a été traduit et validé en néerlandais, en allemand et en italien. Pas en français. Une recherche exhaustive dans PubMed ne remonte aucune version française, et les équipes qui en tiennent le registre ne citent que ces trois langues.
La seule alternative francophone récente, le questionnaire de Perth, a été validée en 2025 sur 481 personnes recrutées en Belgique. Et c’est, là encore, un auto-questionnaire. Il ne résout pas le paradoxe de l’alexithymie, il le déplace.
En français, aucun outil ne permet de confirmer un score d’alexithymie par une autre méthode que celle qui l’a produit.
À l’épreuve de performance, l’accord s’effondre
Moins de quatre pour cent de variance commune
Il existe une autre façon de mesurer la conscience émotionnelle, et elle ne demande à personne de s’auto-noter. On te décrit vingt situations courantes, tu écris ce que tu ressentirais et ce que l’autre ressentirait, et un juge formé cote tes réponses. Ce n’est plus une déclaration : c’est une performance.
Confrontées sur 380 adultes tirés de la population générale, les deux mesures ne se rejoignent presque pas : r = −0,19, soit moins de 4 % de variance partagée. Plus de 96 % de ce que capte le questionnaire n’est donc pas ce que capte l’épreuve. Les auteurs ajoutent que ce maigre reliquat s’explique en grande partie par l’âge, le sexe et le niveau d’études.
Trois réplications, dont deux françaises
Trois équipes indépendantes ne trouvent même aucun lien significatif entre les deux mesures. L’équipe lilloise déjà citée sur 88 personnes, la même sur 81 participantes en 2013, une équipe allemande sur 60 personnes en 2004. En 2013, les patientes « ne présentent pas de déficit de conscience émotionnelle personnelle, en dépit de la perception qu’elles en ont ».
Une étude néerlandaise de 2026 combinait questionnaires, épreuves comportementales et mesures physiologiques. Elle le formule le plus nettement : les participantes « rapportent plus de difficultés à reconnaître et à exprimer les émotions qu’elles n’en montrent à la performance ».
Le questionnaire mesure donc quelque chose de réel. Mais ce quelque chose est, pour une part importante, l’image que tu te fais de ta propre vie émotionnelle. L’alexithymie telle qu’un test la chiffre est d’abord une auto-description.
Un score d’alexithymie, des seuils, aucune frontière naturelle
Les seuils ne sont plus recommandés par ceux qui les ont posés
Les tests en ligne appliquent presque tous les mêmes bornes : 61 et plus pour l’alexithymie, 51 et moins pour son absence. En 2024, les concepteurs de l’échelle écrivent que ces seuils « ne sont plus recommandés », étant « dérivés d’un très petit échantillon ». Les prévalences calculées à partir d’eux sont « probablement surestimées ».
Pire, pour un public francophone. Les seuls seuils jamais validés sur la version française sont 56 et 44, établis en 1996 sur 47 patients. Un test francophone qui applique 61 applique donc une borne qui n’a été ni validée en français, ni maintenue par ses auteurs.
Il y a plus fondamental. Les analyses menées sur 842 adultes montrent que l’alexithymie se distribue de façon continue dans la population. Il n’existe pas deux groupes séparés par une frontière naturelle. S’il n’y a pas de seuil officiel, c’est donc pour une raison simple : il n’y a pas d’entité à diagnostiquer.
Ce que le score partage avec la simple détresse
Sur 681 adultes, les concepteurs de l’échelle trouvent une corrélation de 0,57 entre le score total et une mesure de détresse psychologique. Soit environ un tiers de variance commune. Ils concluent que les deux construits restent distincts, puisqu’ils fixent eux-mêmes la redondance à 0,70. D’autres équipes sont plus sévères, mais sur de petits effectifs.
Un détail de la méta-analyse de référence, menée sur 3 572 sujets, en dit long. Le lien entre alexithymie et dépression est plus fort quand la dépression est elle aussi mesurée par auto-questionnaire que lorsqu’un clinicien l’évalue. C’est la signature d’une méthode partagée, plus que d’un lien de substance.
Dernier point, technique mais décisif. La troisième dimension de l’échelle, la pensée tournée vers l’extérieur, est son maillon faible. Sa fiabilité tombe à 0,62 dans une méta-analyse portant sur 69 722 personnes. La version anglaise s’ajuste au modèle en trois dimensions, la version française non.
Ce que l’alexithymie ne veut pas dire
L’alexithymie ne fabrique pas des symptômes physiques
C’est l’idée qui circule le plus, et c’est celle qui tient le moins. La méta-analyse la plus large sur la douleur chronique, 77 études et 8 019 personnes, trouve bien des scores plus élevés chez les patients. Mais après prise en compte de l’anxiété et de la dépression, le lien avec l’intensité de la douleur n’est plus significatif.
La seule étude longitudinale ayant mis ces traits en concurrence a suivi 150 étudiants avant, pendant et après des examens. Seul le névrosisme y prédit l’augmentation des symptômes corporels. Ses résultats, écrivent les auteurs, « ne soutiennent pas l’hypothèse stress-alexithymie ».
Une grande étude finlandaise sur 2 297 hommes est plus éclairante encore. Les plus alexithymiques avaient plus souvent reçu un diagnostic de maladie coronarienne. Mais ils ne présentaient pas davantage d’ischémie aux épreuves objectives, et leur athérosclérose carotidienne diminuait à mesure que l’alexithymie augmentait.
Les principaux promoteurs du concept l’écrivent en 2024 : les études étant « pour la plupart transversales et corrélationnelles, aucune inférence causale ne peut être tirée ». La synthèse de référence concluait déjà en 1996 que l’alexithymie influence probablement le comportement de malade, sans argument solide pour une maladie organique.
Quatre registres, et pourquoi ils comptent ici
Pour lire ce genre de sujet sans se perdre, il faut tenir quatre registres distincts. Ce qui est démontré, par une revue systématique. Ce qui est exploré, par une étude pilote sans réplication. Ce qui relève d’un cadre traditionnel codifié, décrit dans son propre vocabulaire. Et ce qui relève d’une croyance diffuse, sans corpus identifiable.
Un exemple du troisième registre. Selon la médecine traditionnelle chinoise, chaque émotion est rapportée à un organe : le traité 5 du Huangdi Neijing Suwen énonce que la colère nuit au foie. C’est la description interne d’un système de correspondances, et non un mécanisme physiologique. Le traité 23 du même recueil propose d’ailleurs un tableau différent.
Le « décodage biologique », lui, n’est pas une tradition. C’est une construction contemporaine, dont on date et nomme les auteurs à partir de 1978. La Miviludes lui consacre une fiche dans son guide Santé et dérives sectaires, parmi des méthodes qui reposent selon elle sur « la culpabilité du patient dans le développement de sa maladie ».
Ce qui reste, et ce qui aide vraiment
Rien de tout cela ne dit que mettre des mots sur ce qu’on ressent serait inutile. Mais la formule « nomme-la pour l’apprivoiser » vient d’un livre de parentalité de 2011. L’étude de neuro-imagerie qu’on invoque derrière elle portait sur trente jeunes adultes, à qui l’on demandait de choisir le bon mot pour qualifier un visage photographié. Aucune émotion ressentie n’y était mesurée.
Spinoza avait posé la question trois siècles plus tôt, et autrement. Au livre V de l’Éthique, il écrit qu’une affection « cesse d’être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte ». Il ne parle pas de poser une étiquette, mais d’en former une idée claire. Ce n’est pas la même opération.
Pour prolonger, tu peux lire ce que recouvre vraiment le terme psychosomatique, et ce que l’on sait de l’effet nocebo. Voir aussi la question des mots avalés, le rapport entre douleur et ressenti, celui du ventre et de la rumination, et le guide de la symbolique du corps.
Questions fréquentes sur l’alexithymie
L’alexithymie est-elle une maladie ?
Non. L’alexithymie est décrite comme une dimension de personnalité, répartie de façon continue dans la population, et non comme un diagnostic médical. Les analyses menées sur 842 adultes ne retrouvent aucune frontière naturelle entre un groupe alexithymique et un groupe qui ne le serait pas. Un score élevé n’est donc ni une maladie, ni un diagnostic.
Un test d’alexithymie en ligne est-il fiable ?
Non, et pour des raisons qui se cumulent. Les seuils employés ne sont plus recommandés par les auteurs de l’échelle. Les seuls validés en français diffèrent de ceux qu’appliquent la plupart des sites. Les concepteurs déconseillent d’interpréter les trois sous-scores séparément. Et aucun entretien d’alexithymie validé en français ne permet de confirmer un résultat autrement.
Quel est le rapport entre alexithymie et autisme ?
Une hypothèse proposée en 2013 suggère que certaines difficultés émotionnelles observées chez des personnes autistes tiendraient à une alexithymie qui coexiste avec l’autisme. C’est une hypothèse de travail, exposée dans un article d’argumentation. Une méta-analyse de 15 études la retrouve chez environ la moitié des personnes autistes : elle est fréquente, pas universelle. Les personnes autistes ressentent des émotions.
L’alexithymie peut-elle évoluer ?
Les scores bougent, c’est établi, notamment quand une dépression associée est prise en charge. Les interventions ciblées, elles, sont peu documentées. Une revue systématique n’a retrouvé que quatre essais randomisés, portant au total sur 460 personnes, avec une baisse moyenne de 5,3 points sur une échelle cotée de 20 à 100. Aucune revue Cochrane n’existe sur le sujet.
Quand faut-il consulter un professionnel ?
Dès lors que la difficulté à identifier ou à exprimer tes émotions pèse sur ton quotidien, tes relations ou ta santé. Le premier interlocuteur est ton médecin traitant, qui pourra t’orienter. Un psychologue est également possible : le dispositif « Mon soutien psy » permet jusqu’à 12 séances par an, à 50 euros la séance, remboursées à 60 %.
Ce qu’il faut retenir n’est pas que l’alexithymie serait une invention. Des cliniciens ont observé quelque chose de réel, et le mot a donné un nom à une expérience que beaucoup reconnaissent. Ce qui est fragile, c’est le chemin qui va de cette observation clinique à un chiffre obtenu seul devant un écran.
Entre les deux, il y a un questionnaire qui te demande de juger ta propre capacité à te juger. Il y a des seuils que leurs auteurs ne défendent plus. Et il y a une épreuve de performance qui, quand on la fait passer, ne confirme presque rien. Ce qu’un score d’alexithymie décrit le mieux, c’est l’idée que tu te fais de ta vie intérieure.
Besoin d’en parler ?
Cet article est un contenu d’information générale. Il ne constitue ni un diagnostic, ni un avis médical, ni un conseil personnalisé. Un score élevé d’alexithymie n’est pas un diagnostic. Une moyenne tirée d’une étude ne dit rien d’une situation particulière, et n’arrête jamais un traitement de ta propre initiative.
Si tu as des idées suicidaires, ou si tu t’inquiètes pour quelqu’un, appelle le 3114, numéro national de prévention du suicide : gratuit, 24 h/24 et 7 j/7, partout en France. Les échanges sont confidentiels, et le professionnel qui te répond te demandera de t’identifier afin de te proposer l’aide la plus adaptée. En cas de danger immédiat, appelle le 15 ou le 112.
Les sources, en détail
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Article rédigé par
Chris Durand
Fondateur et éditeur d'Oliceo depuis 2006. J'explore les pratiques de bien-être qui tiennent sur la durée : symbolique du corps, psychosomatique, traditions holistiques, sobriété. Plus sur moi sur la page auteur.
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Publié le 16 octobre 2026 · Voir tous les articles de Chris Durand →






